Casquette et transcendance
Pourquoi cette douloureuse expression sur le visage des élèves quand je leur demande d’enlever leur casquette en entrant en classe ?
Simple coquetterie ?
Drame du cheveu gras impitoyablement exposé au grand jour par le caprice autoritaire du professeur ?
Non, la lueur tragique qui passe dans le regard de l’élève à ce moment là semble nous dire qu’il y a autre chose, on peut pas comprendre…
Observons de même la célérité de la remise du précieux couvre-chef entre la fin du cours, à l’insu du professeur qui efface le tableau, et la sortie dans le couloir, où le CPE sévit à nouveau contre l’innocent accessoire… quelques secondes de répit souvent chèrement achetées, parfois même au péril de la chère casquette qui se trouve confisquée pour plusieurs jours…
Rendons nous à l’évidence, quelque chose de plus grand que la coquetterie se joue dans le port de la casquette.
En me rendant dans le bureau du CPE du lycée où j’enseigne, j’ai été frappée par l’abondante collection de casquettes et bonnets ornant le dessus de l’armoire.
Voici un modeste échantillon du trésor de guerre du tyran casquettophobe :
Je me penchai alors sur leur ornementation et tentai d’en dégager une tendance cohérente :
· une vanité baroquisante représentant un crâne et une rose
· une casquette énorme et blanche, joignant le fond à la forme et arborant les lettres XL
· une immonde bête brodée, une fouine-chien-renard-loup-belette en train de fumer, couverte de strass
· une casquette ayant autrefois fait partie d’un uniforme de la police
En apparence, cet ensemble ne présentait aucune espèce de cohérence.
C’est alors que je me remémorai la première scène de Madame Bovary, étudiée récemment avec mes élèves.
On y trouve une longue description de la casquette du jeune Charles Bovary entrant en classe, objet absurde et ridicule qui nous le présente comme un boulet (un « bolos », comme diraient mes élèves) dès l’ouverture du roman. Certains critiques ont vu dans cet objet énorme et stigmatisant un symbole du destin, de la fatalité, une transcendance qui surplombe et écrase Charles, parce qu’elle est sur sa tête et donc au dessus de lui.
En serait-il de même pour les casquettes de mes élèves ? Symboliseraient-elles une forme de transcendance ? Seraient elles au dessus d’eux (car sur leurs têtes) pour mieux symboliser ce qui est au dessus de tous les hommes ?
La mort pour la casquette baroque ?
La loi pour la casquette de la police ?
L’immensité pour la casquette XL ?
L’absurdité existentielle pour la casquette avec une belette qui fume ornée de strass ?
Tout s’éclaire.
Un adolescent avec une casquette ne se moque pas du savoir vivre ni du règlement, il veut faire passer un message :
Aucun règlement intérieur n’abolira l’insignifiance de l’homme devant l’infini, son impuissance face à la loi, ni l’absurdité d’exister face à la menace du néant.
Heureusement que je suis là pour les comprendre.
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Tags:casquette, Flaubert, l'absurde, l'infini., la loi, la mort, Madame Bovary, transcendance
Avez-vous remarqué la confusion qui règne dans le langage courant quant à l’emploi des expressions « bon courage » et « bonne chance » ?
Depuis environ deux ans, je suis étonnée d’entendre de plus en plus fréquemment, dans le langage populaire, l’expression « bonne chance » là où le sens nous laisserait attendre « bon courage ».
Si de nombreuses situations peuvent appeler indifféremment les deux expressions (on peut souhaiter la chance ou le courage à celui qui passe un examen, un entretien, etc…), elles ne sont pour autant pas interchangeables.
Les mots ont un sens.
Avoir du courage implique une attitude active, pugnace.
Avoir de la chance est un bonheur passif, une attitude réceptive.
Si l’on aimerait tous être pourvus des deux, il n’en demeure pas moins que les deux notions ne s’équivalent pas. Il est donc gentil mais sémantiquement maladroit de souhaiter à quelqu’un « bonne chance » pour une longue journée de travail ou pour un gros ménage.
C’est pourtant une tendance furieusement actuelle en matière de barbarisme.
Mais ne faut-il y voir qu’une maladresse innocente ?
Une rumeur court chez les profs de lettres et autres amoureux des mots : les choix de langage traduiraient une manière de penser, une vision du monde…
N’est-ce vrai que chez les poètes ? Ca m’étonnerait.
Il faudrait donc faire l’hypothèse que cette apparente confusion traduirait une vision du monde où la chance tiendrait lieu de courage…
Philosophie fataliste (puisque rien ne sert de lutter, tout est affaire de destin) ?
Symptôme parmi d’autres du retour de la pensée religieuse (étant donné qu’on se remet entre les mains d’une force supérieure) ?
Féminisation d’une société tendant à la pensée magique (je rigole…)?
Généralisation d’une culture de l’assistanat?
Je vous laisse le plaisir de conclure.
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Tags:chance, courage, fatalisme, pensée religieuse, sens
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Nous évoquions précédemment un candidat à la Nouvelle Star qui se montrait euphorique et confiant après sa prestation, pendant que le jury le critiquait consciencieusement devant une autre caméra. Nous avions le privilège d’entendre les deux sons de cloche et jouissions du plaisir de l’ironie tragique.
Ce candidat est décidément un très bon client de tragédie-réalité puisque il répond à une autre exigence de la dramaturgie classique : la trajectoire catastrophique.
Depuis l’antiquité, on considère en effet que l’émotion tragique est d’autant plus efficace que le personnage passe brutalement du plus grand bonheur au plus grand malheur. C’est Aristote lui-même qui le conseille aux scénaristes de la Nouvelle Star, dans sa fameuse Poétique (7, 1451). Il précise aussi que l’inverse, le passage du malheur au bonheur, n’est pas mal non plus.
Parmi les candidats les mieux mis en valeur, un nombre suspect de profils s’adaptent parfaitement à cette mécanique.
Par exemple, Charlène, anciennement dépressive, en échec scolaire et en surcharge pondérale, avec sa gentille grand-mère qui, à l’instar de ses nombreux avatars (voir le savoureux blog de Kevin Moulback à ce sujet), semble enfin voir le bout du tunnel de sa sordide existence.
De même pour Yolaine l’alpiniste chanteuse.
Idem pour une esthéticienne de Moselle, qui galère depuis vingt ans à faire des french manucures, entre deux tournées des salles des fêtes et inauguration de supermarché, et qui pourtant a la même voix que Céline Dion, l’inénarrable Cindy Sander…
…ah non, pardon, fausse alerte, pas de passage au bonheur, crash au beau milieu de la trajectoire dramatique annoncée…
…et du coup, on retrouve le passage du bonheur (du moins de sa promesse par la production qui s’est déplacée pour faire un reportage sur la jeune femme) au malheur, à la cruelle déception de celle qui a trop de style.
Décidément, il faut croire qu’ils sont callés en Aristote, ces scénaristes de téléréalité.
C’est là qu’on retrouve l’ironie tragique, comique pour les sadiques que nous sommes, dont nous parlions dans le billet précédent.
Mais pour être honnêtes, nous, téléspectateurs, on n’est pas vraiment saisis par la suprise de ce renversement de trajectoire.
On a vu Cindy se faire saboter toutes ses chances de succès par son mari coiffeur-manager, qui lui a fait des frisettes platines du plus bel effet, et qui lui a inspiré un chorégraphie outrée pour illustrer son super medley Dalida/Piaf/Les dix commandements/Nadya. On savait bien que rien, absolument rien de tout ça ne pourrait correspondre aux critères du jury, ce n’était pas assez post-moderne.
Mais nous sommes quand même bien agréablement émus par cette catastrophe tragique, ces rêves soudain piétinés, sacrifiés sur l’hôtel du post-modernisme.
Et bien oui, c’est cruel, mais les apprenties stars auraient dû lire plus de théâtre, elles n’auraient peut-être pas commis le traditionnel péché d’hybris*, l’orgueil qui pousse le personnage de tragédie à présumer de ses forces et à se croire l’égal des dieux (ici, des stars), et qui est bien vite châtié par Némésis, déesse de la vengeance (ici le jury) pour qu’il se remette à sa place de chanteur de karaoké et qu’il y reste, ça fera des vacances à nos oreilles
* Dans la Mythologie grecque, l’Hybris est une divinité allégorique personnifiant l’ « hybris » (du Grec Ancien ὕϐρις / húbris), notion grecque que l’on peut traduire par « démesure ». Ce sentiment violent est inspiré par les passions et plus particulièrement, par l’orgueil.
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Tags:aristote, dramaturgie classique, hybris., Nouvelle star, téléréalité
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La Nouvelle Star en est cette semaine à la difficile étape du « théâtre », étape dont le nom semble fait tout exprès pour révéler au détour des auditions un des ressorts éminemment dramaturgiques de l’efficacité de ce programme : l’ironie dramatique.
Commençons par nous remémorer ce délicieux moment où un candidat sort de scène après une prestation que la voix off nous a aidé à percevoir comme définitivement ratée. Pour éviter toute ambiguïté, nous avons eu droit à force plans fixes sur les visages des jurés pris de nausée, en plein cauchemar esthétique…
Nous savons que le verdict sera sans appel, c’était nul. Au même moment, la cruelle caméra retrouve le candidat, visiblement hilare, content de lui. Bien sûr, on ne résiste pas au plaisir de l’interroger sur les raisons mystérieuses de cette euphorie qui nous semble, après ce que nous avons vu et hélas, entendu, fort déplacée.
On sent venir le plaisir, et il vient, digne de nos espérances : le candidat déclare que ça s’est très bien passé selon lui, que les jurés ont eu l’air emballés, bluffés, qu’il s’est éclaté, et qu’il est peut être la nouvelle star….
Quelle horreur, et surtout quelle honte, de faire ainsi le malin devant des milliers de téléspectateurs, alors que tous savent que c’est fini pour lui, qu’il s’est vautré sous nos yeux alors même qu’il était en train de « tout donner ».
Ce plaisir sadique à voir ainsi ce jeune homme s’humilier en prévoyant ce que nous savons impossible, vient d’un phénomène simple, mais systématiquement efficace.
Il s’agit du décalage entre ce que nous savons, de notre position omnisciente de spectateur (prestation objectivement médiocre du candidat en question, points de comparaison avec les autres candidats, visages et commentaires à chaud des membres du jury, appuyés par la voix off) et ce que le malheureux candidat sait, croit, et s’imagine juste avant d’être frappé par le malheur.
Vous aurez reconnu, dans décalage jouissif entre ce que sait le spectateur et ce que ne sait pas encore le personnage, le mécanisme bien connu l’ironie dramatique. Suivant le contexte et la gravité des conséquences de ce décalage sur le personnage ignorant, il devient ironie comique ou ironie tragique.
Par exemple, c’est l’ironie comique qui rend savoureuse la scène de Tartuffe où le faux dévot fait sa déclaration Elmire pendant qu’Orgon est sous la table, assistant à toute la scène (Acte IV, scène 4 et 5, Tartuffe ou l’Imposteur de Molière). Pour le spectateur, qui voit celui qui est caché, il est bon de voir Tartuffe se démasquer par ignorance du nombre exact de ses destinataires (Il y a Elmire, à qui il fait la cour, mais il y aussi Orgon, et comme toujours le public, c’est la double énonciation, dont nous parlerons ultérieurement à propos de Ca se discute). De même, c’est l’ironie tragique qui joue quand nous voyons Œdipe, croyant avoir échappé à son destin, épouser celle que nous savons être sa mère, et tuer celui que nous savons être son père.
Mais revenons à nos moutons téléréels, et élargissons notre réflexion à l’ensemble des émissions de télé-réalité
Le décalage des informations est provoqué et mis en scène par de nombreux procédés désormais classiques du genre :
· le confessionnal, ou moments similaires d’isolation du candidat s’adressant directement à la caméra, et donc au public (reprenant le système de l’aparté au théâtre)
· l’omniprésence des caméras (jouant le rôle du narrateur omniscient de roman ou répétant le système d’apartés multipliés, à l’attention du public) et qui peut nous montrer les médisances, complots, trahisons, et autres merveilles de la sociabilité stimulées par un simple jeu, et en parallèle, le candidat naïf qui ne se doute de rien. Ce dernier, choisi à dessein, peut même dire toute la confiance et l’amitié que lui inspirent ses concurrents ou ses jurés. Dans la Nouvelle star, sur le même principe, nous voyons le jury assassiner un candidat dès qu’il a tourné les talons, ou grimacer pendant que l’apprenti chanteur « se donne à fond », pour reprendre notre exemple de départ. Encore un moyen pour nous d’être dans le secret des dieux.
· Les commentaires en voix off , critiquant la prestation du candidat( toujours dans le cas qui a introduit notre réflexion) brodant l’image de remarques faussement compatissantes, mais réellement cruelles, de type « untel ne sait pas encore que l’aventure est finie pour lui. », ou « certains candidats semblent ne douter de rien », etc…
Dans tous ces cas, le destin et les rêves d’un candidat sont sur le point de s’écrouler. Il s’agit donc d’ironie tragique, l’émission nous inspire terreur et pitié, conformément aux préceptes aristotéliciens de la tragédie.
Terreur et pitié, ou envie de rire (de Cindy Sander par exemple).
En effet, l’ironie tragique des ces moments est réversible, elle peut s’avérer aussi bien comique que tragique en basculant sur notre étonnant sadisme de téléspectateurs de téléréalité, aimant à voir les gamelles, se délectant des humiliations publiques et autres pulvérisations d’ego en direct.
Voilà qui nous éclaire sur la nature de notre plaisir du mercredi soir et sur le crypto classicisme de la Nouvelle Star.
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Tags:aristote, culture, dramaturgie classique, ironie comique, ironie tragique, littérature, Nouvelle star, sadisme, télé-réalité



