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La Nouvelle Star en est cette semaine à la difficile étape du « théâtre », étape dont le nom semble fait tout exprès pour révéler au détour des auditions un des ressorts éminemment dramaturgiques de l’efficacité de ce programme : l’ironie dramatique.
Commençons par nous remémorer ce délicieux moment où un candidat sort de scène après une prestation que la voix off nous a aidé à percevoir comme définitivement ratée. Pour éviter toute ambiguïté, nous avons eu droit à force plans fixes sur les visages des jurés pris de nausée, en plein cauchemar esthétique…
Nous savons que le verdict sera sans appel, c’était nul. Au même moment, la cruelle caméra retrouve le candidat, visiblement hilare, content de lui. Bien sûr, on ne résiste pas au plaisir de l’interroger sur les raisons mystérieuses de cette euphorie qui nous semble, après ce que nous avons vu et hélas, entendu, fort déplacée.
On sent venir le plaisir, et il vient, digne de nos espérances : le candidat déclare que ça s’est très bien passé selon lui, que les jurés ont eu l’air emballés, bluffés, qu’il s’est éclaté, et qu’il est peut être la nouvelle star….
Quelle horreur, et surtout quelle honte, de faire ainsi le malin devant des milliers de téléspectateurs, alors que tous savent que c’est fini pour lui, qu’il s’est vautré sous nos yeux alors même qu’il était en train de « tout donner ».
Ce plaisir sadique à voir ainsi ce jeune homme s’humilier en prévoyant ce que nous savons impossible, vient d’un phénomène simple, mais systématiquement efficace.
Il s’agit du décalage entre ce que nous savons, de notre position omnisciente de spectateur (prestation objectivement médiocre du candidat en question, points de comparaison avec les autres candidats, visages et commentaires à chaud des membres du jury, appuyés par la voix off) et ce que le malheureux candidat sait, croit, et s’imagine juste avant d’être frappé par le malheur.
Vous aurez reconnu, dans décalage jouissif entre ce que sait le spectateur et ce que ne sait pas encore le personnage, le mécanisme bien connu l’ironie dramatique. Suivant le contexte et la gravité des conséquences de ce décalage sur le personnage ignorant, il devient ironie comique ou ironie tragique.
Par exemple, c’est l’ironie comique qui rend savoureuse la scène de Tartuffe où le faux dévot fait sa déclaration Elmire pendant qu’Orgon est sous la table, assistant à toute la scène (Acte IV, scène 4 et 5, Tartuffe ou l’Imposteur de Molière). Pour le spectateur, qui voit celui qui est caché, il est bon de voir Tartuffe se démasquer par ignorance du nombre exact de ses destinataires (Il y a Elmire, à qui il fait la cour, mais il y aussi Orgon, et comme toujours le public, c’est la double énonciation, dont nous parlerons ultérieurement à propos de Ca se discute). De même, c’est l’ironie tragique qui joue quand nous voyons Œdipe, croyant avoir échappé à son destin, épouser celle que nous savons être sa mère, et tuer celui que nous savons être son père.
Mais revenons à nos moutons téléréels, et élargissons notre réflexion à l’ensemble des émissions de télé-réalité
Le décalage des informations est provoqué et mis en scène par de nombreux procédés désormais classiques du genre :
· le confessionnal, ou moments similaires d’isolation du candidat s’adressant directement à la caméra, et donc au public (reprenant le système de l’aparté au théâtre)
· l’omniprésence des caméras (jouant le rôle du narrateur omniscient de roman ou répétant le système d’apartés multipliés, à l’attention du public) et qui peut nous montrer les médisances, complots, trahisons, et autres merveilles de la sociabilité stimulées par un simple jeu, et en parallèle, le candidat naïf qui ne se doute de rien. Ce dernier, choisi à dessein, peut même dire toute la confiance et l’amitié que lui inspirent ses concurrents ou ses jurés. Dans la Nouvelle star, sur le même principe, nous voyons le jury assassiner un candidat dès qu’il a tourné les talons, ou grimacer pendant que l’apprenti chanteur « se donne à fond », pour reprendre notre exemple de départ. Encore un moyen pour nous d’être dans le secret des dieux.
· Les commentaires en voix off , critiquant la prestation du candidat( toujours dans le cas qui a introduit notre réflexion) brodant l’image de remarques faussement compatissantes, mais réellement cruelles, de type « untel ne sait pas encore que l’aventure est finie pour lui. », ou « certains candidats semblent ne douter de rien », etc…
Dans tous ces cas, le destin et les rêves d’un candidat sont sur le point de s’écrouler. Il s’agit donc d’ironie tragique, l’émission nous inspire terreur et pitié, conformément aux préceptes aristotéliciens de la tragédie.
Terreur et pitié, ou envie de rire (de Cindy Sander par exemple).
En effet, l’ironie tragique des ces moments est réversible, elle peut s’avérer aussi bien comique que tragique en basculant sur notre étonnant sadisme de téléspectateurs de téléréalité, aimant à voir les gamelles, se délectant des humiliations publiques et autres pulvérisations d’ego en direct.
Voilà qui nous éclaire sur la nature de notre plaisir du mercredi soir et sur le crypto classicisme de la Nouvelle Star.
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Tags: aristote, culture, dramaturgie classique, ironie comique, ironie tragique, littérature, Nouvelle star, sadisme, télé-réalité
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