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Nous évoquions précédemment un candidat à la Nouvelle Star qui se montrait euphorique et confiant après sa prestation, pendant que le jury le critiquait consciencieusement devant une autre caméra. Nous avions le privilège d’entendre les deux sons de cloche et jouissions du plaisir de l’ironie tragique.
Ce candidat est décidément un très bon client de tragédie-réalité puisque il répond à une autre exigence de la dramaturgie classique : la trajectoire catastrophique.
Depuis l’antiquité, on considère en effet que l’émotion tragique est d’autant plus efficace que le personnage passe brutalement du plus grand bonheur au plus grand malheur. C’est Aristote lui-même qui le conseille aux scénaristes de la Nouvelle Star, dans sa fameuse Poétique (7, 1451). Il précise aussi que l’inverse, le passage du malheur au bonheur, n’est pas mal non plus.
Parmi les candidats les mieux mis en valeur, un nombre suspect de profils s’adaptent parfaitement à cette mécanique.
Par exemple, Charlène, anciennement dépressive, en échec scolaire et en surcharge pondérale, avec sa gentille grand-mère qui, à l’instar de ses nombreux avatars (voir le savoureux blog de Kevin Moulback à ce sujet), semble enfin voir le bout du tunnel de sa sordide existence.
De même pour Yolaine l’alpiniste chanteuse.
Idem pour une esthéticienne de Moselle, qui galère depuis vingt ans à faire des french manucures, entre deux tournées des salles des fêtes et inauguration de supermarché, et qui pourtant a la même voix que Céline Dion, l’inénarrable Cindy Sander…
…ah non, pardon, fausse alerte, pas de passage au bonheur, crash au beau milieu de la trajectoire dramatique annoncée…
…et du coup, on retrouve le passage du bonheur (du moins de sa promesse par la production qui s’est déplacée pour faire un reportage sur la jeune femme) au malheur, à la cruelle déception de celle qui a trop de style.
Décidément, il faut croire qu’ils sont callés en Aristote, ces scénaristes de téléréalité.
C’est là qu’on retrouve l’ironie tragique, comique pour les sadiques que nous sommes, dont nous parlions dans le billet précédent.
Mais pour être honnêtes, nous, téléspectateurs, on n’est pas vraiment saisis par la suprise de ce renversement de trajectoire.
On a vu Cindy se faire saboter toutes ses chances de succès par son mari coiffeur-manager, qui lui a fait des frisettes platines du plus bel effet, et qui lui a inspiré un chorégraphie outrée pour illustrer son super medley Dalida/Piaf/Les dix commandements/Nadya. On savait bien que rien, absolument rien de tout ça ne pourrait correspondre aux critères du jury, ce n’était pas assez post-moderne.
Mais nous sommes quand même bien agréablement émus par cette catastrophe tragique, ces rêves soudain piétinés, sacrifiés sur l’hôtel du post-modernisme.
Et bien oui, c’est cruel, mais les apprenties stars auraient dû lire plus de théâtre, elles n’auraient peut-être pas commis le traditionnel péché d’hybris*, l’orgueil qui pousse le personnage de tragédie à présumer de ses forces et à se croire l’égal des dieux (ici, des stars), et qui est bien vite châtié par Némésis, déesse de la vengeance (ici le jury) pour qu’il se remette à sa place de chanteur de karaoké et qu’il y reste, ça fera des vacances à nos oreilles
* Dans la Mythologie grecque, l’Hybris est une divinité allégorique personnifiant l’ « hybris » (du Grec Ancien ὕϐρις / húbris), notion grecque que l’on peut traduire par « démesure ». Ce sentiment violent est inspiré par les passions et plus particulièrement, par l’orgueil.
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Tags: aristote, dramaturgie classique, hybris., Nouvelle star, téléréalité
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